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Médias: « Les Grandes Gueules » étaient-elles donc une mission de destruction de la Guinée ?

Lamine Guirassy doit s’expliquer

Il y a des phrases qui passent comme de simples déclarations. Et puis il y en a d’autres qui obligent à s’arrêter, à réfléchir et parfois même à avoir mal. À l’occasion de la reprise des activités de son groupe de médias, une journaliste pose à Lamine Guirassy une question simple : les Grandes Gueules vont-elles revenir ? La réponse de l’ancien patron de Hadafo Médias est sans équivoque : « Les Grandes Gueules, c’est terminé. Je pense qu’il faut être dans la construction aujourd’hui. » Puis il ajoute : « Moi, je ne suis pas un opposant. » Ces propos du fondateur d’Espace FM et Espace TV ne peuvent laisser indifférent quiconque qui a suivi l’histoire de cette émission et, plus largement, celle du groupe de médias qu’il a fondé.

Pour un fidèle auditeur suivant l’émission depuis plus de 10 ans en France et d’autres, j’estime que la réponse de celui en qui nous croyions aurait pourtant pu être simple : « Les Grandes Gueules, c’est terminé » ou « l’émission ne reviendra pas sous cette forme ».

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Mais en affirmant qu’il faut désormais « être dans la construction », Lamine Guirassy ouvre nécessairement un débat.
Faut-il comprendre que ce qui a été fait pendant toutes ces années dans son média n’était pas de la construction ? Et si ce n’était pas de la construction, était-ce donc de la destruction ?

Pourtant, dénoncer n’est pas détruire. Un journaliste qui dénonce un détournement, une injustice, une mauvaise décision publique, un abus de pouvoir ou une mauvaise gouvernance ne souhaite pas nécessairement la chute de son pays. Bien au contraire : il peut agir parce qu’il souhaite que son pays fonctionne mieux.

Le journaliste ne construit pas les routes, les écoles ou les hôpitaux. Mais il peut contribuer à construire une société plus responsable en révélant ce qui ne fonctionne pas.
Il faut donc le dire clairement : la critique n’est pas la destruction. La contradiction n’est pas l’opposition politique. Le contrôle du pouvoir n’est pas une entreprise contre le pays.

Alors, lorsque Lamine Guirassy affirme : « Moi, je ne suis pas un opposant », une autre question mérite d’être posée : Qui a dit qu’un journaliste critique devait être un opposant ?
Un journaliste n’a pas besoin d’être membre d’un parti politique pour poser des questions dérangeantes. Il n’a pas besoin de vouloir conquérir le pouvoir pour demander des comptes à ceux qui l’exercent. Il n’a pas besoin d’être contre un régime pour enquêter sur ses pratiques.

C’est même parce qu’il n’est censé appartenir à aucun camp qu’il doit pouvoir questionner tous les pouvoirs.

Alors, de quelle « construction » parle-t-il ?

Être « dans la construction » peut parfaitement constituer une nouvelle ambition éditoriale légitime. Promouvoir les initiatives positives, mettre en lumière les réussites nationales, accompagner certaines politiques publiques : pourquoi pas ?

Mais peut-on construire sans questionner ? Peut-on parler de construction sans demander combien coûte un projet public ? Sans demander qui a obtenu un marché ? Sans vérifier si les travaux annoncés ont réellement été exécutés ? Sans interroger une décision gouvernementale ? Sans dénoncer une mauvaise gestion lorsqu’elle est établie ?

Si la réponse est non, alors il faut reconnaître une évidence : la dénonciation fait elle aussi partie de la construction.
Pendant plus de quinze ans, les Grandes Gueules ont contribué à installer dans l’espace public guinéen une culture de la confrontation avec les responsables publics. Des ministres ont été interpellés, des décisions contestées, des pratiques dénoncées. Des citoyens ont trouvé un espace pour exprimer leurs frustrations et leurs revendications.

Le pouvoir, quel qu’il soit, savait qu’il pouvait être questionné. C’est aussi cela, l’histoire des Grandes Gueules. Il serait donc injuste de regarder cette histoire uniquement à travers le prisme de la « destruction ». Il y avait certainement des erreurs, des excès et des maladresses. Mais réduire quinze années de journalisme de confrontation à une œuvre qui aurait consisté à « faire du mal à la Guinée » serait une lecture profondément injuste et humiliante.
Car ceux qui dénonçaient ne dénonçaient pas nécessairement contre la Guinée. Ils dénonçaient parce qu’ils estimaient que certaines pratiques étaient mauvaises pour la Guinée. La nuance est fondamentale.

Et ceux qui étaient derrière les micros ? C’est peut-être là que la déclaration devient la plus douloureuse pour les anciens collaborateurs de Lamine Guirassy, qui vont écouter ses propos.

Une émission n’est jamais seulement son présentateur. Derrière les Grandes Gueules, pendant plus de quinze ans, il y avait des journalistes, chroniqueurs, techniciens, producteurs, réalisateurs, reporters et administrateurs.

Ils ont travaillé dans des périodes où parler pouvait coûter cher. Ils ont parfois été insultés, menacés ou accusés d’être contre tel ou tel pouvoir. Mais ils ont continué à exercer leur métier. Alors une question mérite d’être posée, avec respect mais fermeté :
Lorsqu’on dit aujourd’hui qu’il faut désormais être « dans la construction », que faut-il penser de ceux qui, pendant quinze ans, ont cru construire en dénonçant ? Étaient-ils dans la destruction ? Étaient-ils des opposants ? Ou étaient-ils simplement des journalistes ?

Le changement de ligne est un choix. La réécriture de l’histoire en est un autre. Lamine Guirassy a parfaitement le droit de tourner la page des Grandes Gueules. Il a le droit de créer une nouvelle émission, de changer le ton de ses médias et de considérer qu’une nouvelle période commence.

Mais ce changement de cap ne devrait pas le conduire à faire croire que la critique et la dénonciation étaient incompatibles avec l’amour du pays ou avec la construction nationale. Il se fait manger par sa propre parole.

Un pays ne se construit pas uniquement en applaudissant ceux qui le dirigent. Il se construit aussi lorsqu’on leur dit : Vous vous trompez. Cette décision est mauvaise. Rendez des comptes. Voici ce que nous avons découvert. Voici ce que les citoyens doivent savoir. C’est aussi cela, servir son pays.
Peut-être faudrait-il alors reformuler la question initiale : Les Grandes Gueules sont-elles réellement terminées, ou est-ce une certaine conception du journalisme qui appartient désormais au passé ?

Et surtout : dans la Guinée qui se construit aujourd’hui, quelle place restera-t-il à ceux qui auront le courage de dire que quelque chose ne va pas ?

Une chose devrait pourtant rester certaine : un journaliste n’est pas un opposant parce qu’il critique le pouvoir. Et il ne devient pas un bâtisseur parce qu’il cesse de le critiquer.
Entre l’opposition politique et l’accompagnement du pouvoir, il existe une troisième voie : le journalisme indépendant.
Un journalisme sans complaisance ni compromission, qui ne se met au service d’aucun camp, mais d’une seule cause : la vérité, l’intérêt général et la Guinée.

Car servir la Guinée, ce n’est pas servir un pouvoir, un parti ou un homme. C’est informer juste, questionner librement, dénoncer les abus et avoir le courage de regarder le pouvoir, quel qu’il soit, droit dans les yeux.

C’est cette voie qu’il faut défendre. C’est cette voie qu’il faut transmettre. Et c’est peut-être, aujourd’hui plus que jamais, la meilleure manière de servir notre pays.
Frédéric Touré
Guinéen vivant en Belgique,
admirateur des GG


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