Un haut responsable qui range un peuple entier parmi les « héritiers de la haine » ne peut plus incarner l’État. Le président Doumbouya doit en tirer les conséquences.
Ce que disent les publications
Voici ce qu’a publié Moussa Tatakourou Diawara, compte certifié, sous son nom complet : « Ahh les éternels nomades héritiers de la haine. Si c’est pas en Guinée dans les autres pays vous êtes toujours des bouviers professionnels. »
Le message n’est pas resté isolé. Il a été suivi d’une photo d’un jeune berger conduisant son troupeau, avec cette légende : « C’est votre profession ça. »
Puis viennent d’autres messages sur le même registre. L’un vise des « éternels insatisfaits qui ne connaissent que la violence ». Un autre lance : « Vous ne voulez pas qu’on dise que c’est vous ? Si c’est pas vous c’est qui ? »
Un troisième post se moque de la polémique : « Apparemment on dirait que mes posts ont porté fruit ? [rires] Les nomades sont remplis dans mon inbox ici. »
Il ne nomme jamais la communauté, mais chacun a compris qui était visé : les Peuls. Le procédé est celui de la généralisation. On attribue à tout un groupe humain, par héritage et non par actes, la haine, la violence et l’insatisfaction. On prend ensuite une activité respectable, l’élevage, pour en faire une insulte. Pour des milliers de familles guinéennes, le pastoralisme est un métier, un patrimoine et une fierté. Le transformer en injure est un mépris, pas un trait d’humour.
Un des messages est éclairant. L’auteur y écrit avoir « même envie de déposer mon post de DG » pour s’occuper de ces prétendus insatisfaits. Il revendique donc lui-même la qualité qu’il porte tout en tenant ces propos. On ne peut plus parler d’un simple « avis personnel » sur un compte privé.
Un DG dont la mission exige l’impartialité
Le décret de nomination le désigne Directeur Général de l’Office de régulation des agences de sécurité et de la protection Civile (ORASPC). Son rôle est donc de réguler les agences de sécurité et de veiller à leur bon fonctionnement, un domaine qui touche au cœur de la relation entre l’État et les citoyens. Un tel poste suppose une neutralité sans faille : il faut être crédible aux yeux de tous, quelle que soit leur origine, pour superviser des acteurs qui assurent la sécurité commune.
Comment un citoyen peut-il croire à l’impartialité d’un régulateur qui traite sa communauté d’héritière de la haine ? Comment certains agents de la sécurité et de la protection civile, qui servent l’État, peuvent-ils travailler sous l’autorité de quelqu’un qui les range par avance parmi les violents ? L’autorité d’un régulateur repose sur sa légitimité aux yeux de ceux qu’il régule et de ceux qu’il protège. Elle est ici entamée.
Le miroir de 2019 : deux discours, un seul homme
Ce qui accable encore plus le personnage, ce sont ses propres publications d’il y a sept ans, aujourd’hui retrouvées. En novembre 2019, lors des manifestations contre un troisième mandat, Moussa Tatakourou publiait sans relâche sur les victimes de l’axe Hamdalaye-Bambeto-Kagbélen. Il écrivait : « 133 assassinats tous dans une seule communauté dans une seule commune. Qui peut me dire c’est pas un génocide ? » Il ajoutait : « Dieu doit sauver les peuls en Guinée c’est un génocide. » Il dénonçait des « forces terroristes d’État » et des « criminels ».
Aujourd’hui, le même homme, devenu DG grâce à ce même État, traite les Peuls d’« héritiers de la haine ». Nous n’avons pas à juger ses intentions : lui seul les connaît. Mais chacun peut mesurer le contraste, et poser la question qui s’impose : lequel de ces deux hommes est sincère ? Celui qui pleurait les victimes peules en 2019 et dénonçait les forces de l’État, ou celui qui, du haut de son poste, les stigmatise ? Un responsable public qui change de discours quand change sa position s’expose à une crise de confiance durable.
Ces archives montrent aussi autre chose. En novembre 2019, il écrivait à propos des Malinkés : « Des maudits que vous êtes. » Ce n’était pas la même communauté visée, mais c’était la même logique : lire la politique à travers le prisme ethnique et distribuer les malédictions collectives. Ce qui frappe, c’est la constance d’un réflexe. La cible change, le réflexe reste.
Une faute contraire à la ligne présidentielle
Le chef de l’État a fait du vivre-ensemble et de l’unité nationale un pilier de la refondation. La Guinée compte plusieurs communautés, et chacune a sa place dans un même récit national. Or, une autorité publique qui rabaisse l’une d’elles sur les réseaux sociaux contredit directement cette ligne, en son nom et sous couvert de sa nomination.
Le coût est aussi politique. Le gouvernement compte des ministres, des directeurs et des cadres issus de la communauté visée, à commencer par le Premier ministre. Tous servent la même République. En tenant de tels propos, un DG les place dans une position intenable et fragilise la cohésion de l’équipe qui porte le projet présidentiel. Un fonctionnaire qui affaiblit l’action du chef de l’État est, par définition, un handicap pour cette action.
Le silence n’est pas neutre
À l’heure où nous écrivons, aucune réaction officielle notable n’a suivi. Même pas d’excuses présentées après le tollé, bien qu’on ne se rachète pas d’une injure collective par un trait d’esprit, surtout quand, quelques heures plus tôt, on se moquait des indignations. La justice ne s’est pas saisie. Là est son affaire. Mais l’autorité qui a nommé peut, elle, agir sans attendre : elle n’a besoin d’aucune procédure pour mettre fin à des fonctions.
Ce que la République attend
Nous ne demandons pas la vengeance. Nous demandons de la cohérence. Le président de la République a nommé Moussa Tatakourou Diawara par décret. Il lui appartient d’y mettre fin par décret. Ce geste enverrait à toute l’administration un message clair : la refondation n’est pas un slogan, et aucun poste n’autorise à humilier une partie du peuple avec l’autorité et les moyens de l’État.
Une démocratie apaisée n’a pas besoin de fonctionnaires qui divisent. Elle a besoin de serviteurs qui rassemblent.
Par Maurice Doré, architecte
de papa forestier et de maman peule
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